DAVOR VRANKIĆ Que la lumière soit

DAVOR VRANKIĆ QUE LA LUMIÈRE SOIT

Galerie Julio Gonzalez, Arcueil
16 septembre – 15 octobre 2016

Ce texte a été rédigé à l’invitation de l’artiste d’origine croate Davor Vrankic, qui m’a proposé d’écrire une notice critique dans le catalogue de l’exposition qui lui est consacrée à la Galerie Julio Gonzalez d’Arcueil.

ÉLOGE DU CHAOS

Inventer une nouvelle forme de figuration, et par là-même questionner le sens de l’Image désacralisée par sa propre massification, est-ce encore possible aujourd’hui? Lorsque l’on se trouve face aux cinq grands panneaux qui constituent le troisième volet de la série Home Variation, composés de dessins modulaires, la réponse va de soi. Sur le principe du cadavre exquis, chaque oeuvre est interchangeable, et peut être placée indifféremment sur l’un des cinq panneaux, à l’endroit qui lui est dédié. Il y a donc des millions de combinaisons possibles, autrement dit une histoire sans fin, une éternité de possibles. Tel un décor de théâtre, la « réalité parallèle » que se plaît à décrire l’artiste Davor Vrankic dans ses installations graphiques nous invite à ausculter un monde étrange, peuplé d’arbres humanoïdes, de créatures hybrides, d’humains soumis à des rituels païens et aux caprices pervers d’une nature aussi luxuriante que menaçante.

Davor Vrankic n’utilise aucune documentation ni esquisse, l’artiste croate préfère laisser l’oeuvre « ouverte », afin de voir comment la composition va se construire, et s’inscrit de la sorte dans une démarche qui relève de l’acte processuel. C’est assez surprenant lorsque l’on observe cette maîtrise spatiale, qui allie, au moyen d’une multitude de traits, une minutie obsessionnelle du détail à l’utilisation des techniques de la photographie et du cinéma, où l’on retrouve dans une même oeuvre les effets de grand angle, de contre-plongée et de flou. L’artiste a aussi regardé du côté des églises baroques, de leur espace saturé et invasif. L’artiste nous dit qu’il doit cette maîtrise à une certaine culture du dessin, acquise lors de ses premières années d’études aux Beaux-Arts de Sarajevo entre 1986 et 1988. Diplômé des Beaux-Arts de Zagreb en 1991, Davor Vrankic fait partie de cette première génération d’artistes qui a participé à une nouvelle définition du dessin, déployant toutes les possibilités techniques et narratives du médium. Dorénavant pleinement installé dans cette postmodernité 2.0, l’artiste est donc tout à la fois minimaliste dans ses moyens – un seul type de crayon, le 2B, une mine tendre dont la noirceur profonde permet une grande variété de textures et d’épaisseurs, sans estompe et presque jamais de gomme – mais indéniablement baroque dans ses fins. Les trouées lumineuses nous rappellent que le papier est son support, car la plupart du temps ce dernier absorbe et révèle les nuances les plus subtiles de noir et de gris dans un fourmillement de détails qui saturent l’espace pictural. Beaucoup d’effets donc – c’est un euphémisme – avec très peu de moyens.

Nous sommes donc invités à nous laisser envahir par le spectacle baroque et saisissant de cet hyperréaliste de l’émotion, ce conteur rétro-futuriste qui aime transformer la matière et envelopper le sublime d’une couche d’inconfort moribond. Ici la grandeur mystique des maîtres flamands ou espagnols fusionne avec des références underground et populaires, il nous parle de ses héros de bande-dessinée, de la quête du merveilleux selon Miyazaki ou encore des contes traditionnels fantastiques de l’Est. À l’image de ces figures éternelles qui ont bercé notre enfance ou nous accompagnent encore aujourd’hui, les mondes dessinés de Davor Vrankic nous fascinent parce que leur étrangeté nous est familière. En dessinant cette réalité apocalyptique et crépusculaire, qui est aussi un peu la nôtre, l’artiste nous rappelle avec la sagesse des visionnaires que « le véritable état du monde, c’est le chaos ».

Anne-Cécile Guitard

www.davorvrankic.net

www.arcueil.fr

Légende : Davor Vrankic, I promise you a miracle, 2016, mine de plomb sur papier, 200 x 270 cm. Courtesy de l’artiste.